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1907 : quand les gueux sauvèrent le vin !

Le 31 Mai 2007

Montpellier - Interview de Geneviève Gavignaud-Fontaine

Il y a tout juste un siècle, en mai et juin 1907, les vignerons du Languedoc, ruinés et exaspérés par la crise et l’effondrement des prix du vin dû à la fraude, en appellent à l’Etat, avant de se révolter contre lui. Cette « révolte des gueux » entraîne des manifestations gigantesques de Perpignan à Montpellier et des affrontements avec l’armée appelée en renfort, puis une répression sévère contre les meneurs. Mais elle permettra de mettre fin à la circulation massive de vins frelatés qui sévit alors dans toute la France et de restructurer le vignoble français.

Geneviève Gavignaud-Fontaine, professeure agrégée d’histoire à l’université de Montpellier, est spécialiste de l’histoire du Midi viticole aux XIXe et XXe siècles. Auteure de nombreux ouvrages sur le vignoble français et sur l’histoire rurale, elle a longuement étudié le soulèvement de 1907, depuis ses causes jusqu’à son dénouement. Elle revient sur cette insurrection collective menée par toute une région au-delà des idéologies.

 

Le Point : Dans quel contexte interviennent la révolte des vignerons du Midi et le soulèvement de 1907 ?

Geneviève Gavignaud-Fontaine : Ces premières années du XXe siècle que l’on nomme la Belle Epoque sont en réalité des années difficiles en Languedoc et en Roussillon. Après la crise du phylloxéra en France, des « vins à sucre » se sont mis à circuler en masse. Des mixtures, titrant parfois 8 ou 9° d’alcool, préparées avec du sucre de betterave, voire des vins factices élaborés à partir de raisins secs importés de Grèce ou de Turquie. Cette fraude massive est encouragée par les négociants et les détaillants, qui peuvent ainsi commercialiser des produits à coût réduit, en même temps qu’elle fait l’affaire des producteurs de betterave du Nord. Or le vignoble méridional s’est reconstitué et a commencé à produire en masse. Face à la concurrence des vins trafiqués, les caves restent pleines et les stocks s’accumulent. Les trésoreries des producteurs sont donc exsangues et les vignerons, ruinés. Les saisies de meubles ou d’objets personnels se multiplient dans les ménages qui n’ont plus de ressources, faisant progressivement monter la colère dans le monde viticole.

A quel moment commence cette révolte, dont le point d’orgue sera le mois de juin 1907 ?

La première manifestation se produit à Montpellier le 12 décembre 1893. Des dizaines de milliers de signatures dénoncent les vins factices et la fraude ; dans le même temps, les manifestants menacent de ne plus payer leurs impôts. Ils sont soutenus par de nombreux élus qui demandent des mesures d’urgence contre la fraude et se disent prêts à démissionner de leurs mandats. Puis le pouvoir central, solidement tenu par les radicaux, défend la thèse selon laquelle la crise est due à une surproduction dans le Midi. Peu à peu, à défaut d’être entendus à Paris, les vignerons s’organisent. Ils vont créer un Comité régional de défense viticole des intérêts du Midi, le 20 janvier 1905. Les parlementaires sont également mis à contribution pour défendre les vins naturels, mais ni Gaston Doumergue, député du Gard, ni Félix Aldy, député de l’Aude, ne parviendront à faire adopter leurs propositions par le Parlement. Le Midi va pourtant continuer de s’organiser pour déclarer la guerre à la fraude et pour faire abroger la loi de 1903 qui abaisse les taxes sur les sucres. Puis alerter le président du Conseil Georges Clemenceau, avant que ne s’enchaînent les manifestations du printemps de 1907.

C’est le moment du fameux appel de Marcellin Albert et du rassemblement géant à Montpellier, suivis de la menace de démission de nombreux élus, qui seront interprétés comme un acte de sécession du Midi. Est-ce vraiment le cas ?

1907 n’est pas une révolte contre l’Etat, mais d’abord un appel aux députés pour trouver des solutions à la crise et faire respecter la loi. Les milieux viticoles se structurent et les élus multiplient les propositions pour parvenir à un règlement par des moyens politiques, sans être entendus. En fait, le Midi croit en l’Etat et lui demande d’intervenir, mais celui-ci ne semble pas comprendre. Il est frappant de voir qu’à l’époque circulent des slogans comme « France, sois bonne mère » ou encore « Nous aussi, nous sommes français ». Ce sont des appels à la solidarité républicaine davantage que des déclarations de guerre. Tout comme le fameux télégramme du 18 février 1907 de Marcellin Albert à Clemenceau : « Midi se meurt. Au nom de tous, ouvriers, commerçants, viticulteurs, maris sans espoir, enfants sans pain, mères prêtes au déshonneur, pitié ! » On est loin de cris d’insurrection. Pourtant, ces appels ne tarderont pas à être interprétés comme une menace de séparatisme par Clemenceau et par le gouvernement.
La manifestation du 9 juin 1907 réunit 500 000 personnes à Montpellier. Or, en 1907, le bas Languedoc compte environ 1 million d’habitants. Cela signifie qu’un Languedocien sur deux manifeste ! Cette mobilisation de masse dépasse d’ailleurs les courants politiques ou idéologiques, puisque l’on voit marcher côte à côte des sympathisants de la gauche socialiste et de la droite royaliste.

Les vignerons vont obtenir satisfaction avec la création d’un service de répression des fraudes et l’ébauche d’un système de protection des vins de terroir, qui aboutira, trente ans plus tard, à la création des appellations contrôlées. Cette révolte peut-elle être considérée comme une victoire ?

La victoire des « gueux du Midi », forte de la mobilisation du monde viticole, trouve sa récompense dans la légitimité enfin reconnue du vin naturel et la répression des fraudes, comme le garantissent les lois du 29 juin et du 15 juillet ; la Confédération des vignerons s’organise dès le 22 septembre 1907. Contrairement à une idée reçue, les vignerons du Languedoc-Roussillon n’ont en effet cessé d’innover et d’entreprendre au cours de leur histoire. Ils ont été précurseurs dans les assemblages des vins, dans la lutte contre le phylloxéra, dans la structuration de leur filière, ou encore ont été parmi les pionniers en matière de caves coopératives - la première cave languedocienne est née à Mudaison en 1901 -, sans oublier l’apport du Midi en matière d’oenologie, grâce notamment à la faculté de pharmacie et l’Ecole nationale supérieure d’agriculture de Montpellier.
Le soulèvement de 1907 débouchera effectivement sur la mise en place de toute une série d’améliorations concrètes. Les premières appellations d’origine, reconnues par les tribunaux à la demande des syndicats de défense des crus, datent du début des années 20. Des avancées sérieuses qui servent toute la viticulture, mais dont le Midi ne profitera pas forcément, victime d’une image de terre contestataire où l’on a produit, pendant des décennies, des vins de coupage utiles aux vins d’Algérie.

Justement, alors que les vins du Languedoc-Roussillon ont mis longtemps à se défaire de leur mauvaise réputation, n’y a-t-il pas un danger à célébrer 1907 et à remettre sur le devant de la scène l’image d’un Midi viticole révolté ?

Au contraire. Les recherches historiques sur 1907 démontrent que les viticulteurs méridionaux se sont d’abord mobilisés pour défendre le vrai vin, c’est-à-dire le vin naturel, une boisson issue de la fermentation du jus de raisin frais. Par ailleurs, ils ont livré un combat honorable contre la fraude avec une certaine morale de l’économie, c’est-à-dire en demandant une efficace application des lois et la possibilité pour chacun de vivre correctement de son exploitation. Ce débat - savoir si l’homme doit être au service de l’économie ou l’économie au service de l’homme - est encore d’actualité alors que la mondialisation touche tous les secteurs. Enfin, il est primordial que les vignerons d’ici et même l’ensemble de la population s’approprient l’histoire viticole telle qu’elle est et non telle que veulent la récrire ceux qui cherchent à culpabiliser les Languedociens et les Roussillonnais. Le Languedoc-Roussillon est, depuis des siècles, une terre d’élection pour la vigne. Déjà, sous l’Antiquité, Rome s’inquiétait de la redoutable concurrence des vins de la Narbonnaise. Plus grand vignoble du monde depuis le début du XIXe siècle, il a été sollicité pour fournir de la quantité, situation qui n’est pas toujours compatible avec la qualité. Depuis une génération, la région est toutefois capable de faire à la fois des grands crus et des vins agréables tous les jours : gouleyants, disait-on autrefois. Le tout avec une immense variété de terroirs et de cépages, un savoir-faire millénaire intimement lié à une vivante culture de la vigne et du vin. Simplement, les vignerons sont encore un peu moins bons qu’ailleurs pour ce qui relève du faire-savoir. C’est donc le rôle de l’historien de rappeler le patrimoine à la fois économique, social et culturel pour assurer l’avenir d’une région de vignerons.

Bio express

Geneviève Gavignaud-Fontaine est agrégée d'histoire, docteur ès lettres et sciences humaines, diplômée de l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne. Elle a enseigné aux Etats-Unis et en France et a forgé le concept de révolution rurale. Elle est l'auteur de nombreux ouvrages sur la viticulture méridionale, dont le « Le Languedoc viticole, la Méditerranée et l'Europe au siècle dernier (XXè) aux éditions universitaires (Paul-Valéry) Montpellier-III. Elle vient de terminer un nouvel ouvrage sur l'histoire du vin en Languedoc-Roussillon, cette fois du XVIème siècle à nos jours, en collaboration avec l'historien Gilbert Larguier, aux éditions perpignanaises Trabucaire.

Source : http://www.lepoint.fr/content/villes/article?id=185752 

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